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Auteur Sujet: Sorcello-tarothérapie  (Lu 105 fois)

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CharlyAlverda

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Sorcello-tarothérapie
« le: 15 Mars 2017 à 23:39:17 »

A la fin des années 1960, près de la moitié de la population française vivait dans de petites exploitations familiales pratiquant polyculture et élevage. Une ethnologue Jeanne Favret-Saada vint alors enquêter sur la sorcellerie dans le Grand Ouest. Ses investigations restèrent vaines pendant des mois, ses interlocuteurs affirmant que ces pratiques avaient disparues, qu’elles n’étaient que superstitions pour arrièrés.
Mais enfin, à force d’informations éparses, elle s’aperçut que tous les mots véhiculant la parole sorcellaire étaient remplis d’énergie : « la force ». A la suite d’un malentendu énorme, elle pénétra ainsi dans l’intimité des ensorcelés :

« Néanmoins leurs interprétations divergeaient. Certains concluaient que je devais avoir beaucoup de « force » magique pour supporter de tels récits et que, donc, j’étais nécessairement une « désorceleuse », celle dont ils avaient besoin. D’autres, plus observateurs ou déjà tirés d’affaire voyaient bien ma frayeur et en déduisaient que j’étais une ensorcelée. Le jour ou un ancien ensorcelé m’annonça que j’étais prise, que mes symptômes et l’état de ma voiture en témoignaient à l’évidence, et qu’il me demanderait un rendez-vous chez sa désorceleuse, Madame Flora, j’en fus presque soulagée. »

Avant de passer à la pratique de Madame Flora, il faut rappeler que dès le début de son essai : « Les Mots, la mort, les sorts. La sorcellerie dans le Bocage » paru en 1977, de Jeanne Favret-Saada précise que « Être pris dans les sorts, dans la mort, dans les mots qui nouent le sort ou qui le détournent, c'est tout un. » La parole « est pouvoir et non savoir ou information. Le discours magique ne fait sens qu’en autant qu’il agit. »

J’invite premièrement, pour se mettre dans l’ambiance, à écouter cette vidéo de Jeanne datant de 1972 :



« Quand une ferme et ses habitants connaissent une crise grave, l'une des réponses possibles est la sorcellerie. Il est communément admis (du moins en privé, car en public on le désavoue) d'invoquer les « sorts » pour expliquer une catégorie particulière de malheurs, ceux qui se répètent sans raison dans une exploitation : les bêtes et les gens deviennent stériles, tombent malades ou meurent, les vaches avortent ou tarissent, les végétaux pourrissent ou sèchent, les bâtiments brûlent ou s'effondrent, les machines se détraquent, les ventes ratent... Les fermiers ont beau recourir aux spécialistes — médecin, vétérinaire, mécanicien... —, ceux-ci déclarent n'y rien comprendre.
Tous ces malheurs sont considérés comme une perte de «force» pour le chef d'exploitation et de famille. C'est à lui seul que s'adresse l'annonce rituelle de l'état d'ensorcellement - « N'y en aurait-il pas, par hasard, qui te voudraient du mal?» —, c'est lui seul qu'on dit ensorcelé, même s'il ne souffre personnellement de rien. Vaches, betteraves, tracteurs, enfants, porcheries, épouses et jardins ne sont jamais atteints pour eux-mêmes, mais pour leur relation au chef d'exploitation et de famille, parce que ce sont ses cultures, ses bêtes, ses machines, sa famille. Bref, ses possessions. En principe, l'ensorcellement l'affecte d'abord comme un sujet de droit (le titulaire des capacités propres à un possesseur) et seulement par voie de conséquence comme un sujet psychologique (une personne privée avec ses particularités biographiques, son stock de traumas et de conflits intrapsychiques).
D'un fermier dont l'exploitation est frappée de malheurs répétés, on suppose qu'«un sorcier lui "rattire" sa force».

Le « désorcèlement », selon Jeanne Favret-Saada, « ne peut atteindre son objectif qu’en faisant jouer les rapports sociaux entre les sexes. L’homme, qui reconnaît implicitement son impuissance à préserver le potentiel bioéconomique de son exploitation, s’engage dans une théorie des sorts en minimisant son adhésion et en soulignant que sa femme y « croit » davantage que lui. Car, dans un premier temps, la thérapie sorcellaire guérit la femme de façon directe puis, dans un second temps, le travail de l’épouse guérit le mari. »


« Dans la seconde moitié du XXe siècle, on n’a aucune chance de sortir d’un ensorcellement par ses propres moyens. Au XIXe siècle, les hommes ordinaires sont moins dépourvus. Leur qualité de chrétiens leur permet de se débrouiller seuls dans bon nombre de cas (prières, signes de croix, utilisation d’objets bénits…). Au XIXe siècle, la « force » circule assez librement. Il arrive à des individus ordinaires – ni désorceleurs ni sorciers – de jeter un sort. Par contre, dans la seconde moitié du XXe siècle, la circulation de la « force » est organisée de façon stricte : d’un sorcier à sa victime, et du désorceleur requis par la victime au sorcier de celle-ci. » (La Lettre du CEAS n° 248 – Juin 2009)

Après « Les Mots, la mort, les sorts « paru en 1977 et « Corps pour corps » en 1981, « Désorceler » est le troisième ouvrage de l’ethnologue. C’est lui (chapitre 4) qui expose l’extrême finesse de la pratique de « madame Flora », désorceleuse-cartomancienne :

« Après un bref échange de politesses, Madame Flora se met à tirer les cartes : environ une heure et quart au jeu de piquet (le jeu de cartes ordinaire) ; et trois quarts d'heure aux Grands Tarots de Mademoiselle Lenormand, un jeu de tarots figuratifs du XIXe siècle1. Pour terminer, la désorceleuse prescrit des rituels que les consultants doivent pratiquer une fois rentrés chez eux ; elle laisse entendre que, de son côté, lorsqu'elle est seule, elle « fait ce qu'elle a à faire » – expression bocaine pour désigner l'action magique du désorceleur.
Ce qui frappe tout de suite, quand on assiste aux séances, c'est leur caractère prodigieusement énergétique. Les ensorcelés arrivent confus, déprimés, abouliques. Dès la première séance, ils relèvent la tête. Bien que Madame Flora « voie dans le jeu » quantité de catastrophes (entre autres, elle leur indique le temps précis – et fort bref – qui les sépare de leur mort s'ils laissent aller les choses), les consultants paraissent soulagés d'un grand poids : « Maintenant, on sait où on en est ! », disent ils en sortant.
Dès la troisième séance, ils sont remarquablement toniques. Ils attendent leur séance avec impatience, la vivent avec passion et en repartent avec l'impression que leur vie est un roman ou un téléfilm. Comment la désorceleuse s'y prend-elle pour les dynamiser ainsi, en s'aidant simplement de jeux de cartes et de son verbe ? »
Elle utilise d’abord un jeu de piquet (cartes ordinaires) qui lui permet de recueillir les informations utiles. Ensuite un ou deux tarots de type Lenormand qui lui servent à :

« imprimer dans l’imaginaire des consultants ce qui a été " vu " au jeu de piquet, en utilisant conjointement des stimuli visuels (les dessins figuratifs des tarots) et des stimuli auditifs (le discours métaphorique de Madame Flora, les modulations de sa voix) »

« Ah, la féline, la sale voisine »...

Il faut ajouter « quelques procédés stylistiques visant à entraîner l’adhésion des consultants : l’importance des rimes internes (féline, voisine), des rimes senées (la sale, la salope), la fréquence du phonème « f » (féline, raffiné, femme infernale, fléau, fait, fait faire) qui suggère l’impression du travail feutré, perfide, auquel se livre les sorciers ; enfin le rythme va crescendo. »
Et ce qui fait l’unité profonde de la séance, ajoute Jeanne Favret-Saada, « c’est la voix de Madame Flora, qui " prend " le consultant dès l’arrivée, et ne le lâche plus une seule seconde »…


« Si les clients ne s’aperçoivent de rien, c’est que Madame Flora se présente comme n'étant pour rien, ou presque, dans l'opération de voyance. Elle ne serait, en somme, que le porte-voix du jeu. » Un autre désorceleur, par exemple, se présente toujours avec un corbeau sur son épaule, il lui parle constamment et feint que l’animal lui réponde !

« Une analyse des effets des cartes de Mme  Flora se fondant sur une dissociation entre raison et émotion n’aurait pas pu rendre compte de ceux-ci. Les images n’ont pas d’effet par elles mêmes ; elles n’ont d’effets que ceux produits par l’agencement dans lequel elles sont insérées. Cependant, ce n’est que parce que Jeanne Favret-Saada postule un paradigme unitaire de l’intériorité humaine qu’elle parvient à saisir les effets si variés des cartes, et en particulier cet effet thérapeutique qui n’est pas le moindre : le déminage de l’anxiété de ceux qui les regardent. »
ARNAUD ESQUERRE

Voici exposée dans le lien suivant la stratégie de Madame Flora (Aller à : 8 : Le cadre de la thérapie)

http://terrain.revues.org/2968

admn : édité conformément au règlement
Source des textes de Jeanne Favret-Saada cités plus haut : Désorceler - texte intégral
https://gradhiva.revues.org/1782
« Modifié: 16 Mars 2017 à 01:19:51 par katchina »
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