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Auteur Sujet: " Quattrocento " de Stephen Greenblatt / Pulitzer Price & National Book Award  (Lu 596 fois)

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Reykjavik

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     J'ai beau prétendre que les prix décernés n'apportent pas grand-chose à un livre s'il est bon, je signale le Prix Pulitzer et le National Book Award (2012) afin d'aiguiser votre curiosité pour ce roman historique passionnant, érudit et brillant, écrit par un éminent professeur qui se trouve être un conteur formidable qui vous emballe à sa suite dans ce début de XVe siècle effarant de violence mais néanmoins porteur de la plus fascinante aventure artistique depuis l'Antiquité que fut la Renaissance, où la recherche de la beauté a été portée à son degré suprême. Et où l'audace des découvertes technologiques et scientifiques fut également sans précédent malgré les risques encourus.

Les XIV et XVe siècles furent d'une dureté et d'une cruauté inouïe : l'Église faisait régner sa loi d'airain sur tout, sur tous (ce qu'elle a fait pendant près de deux mille ans, d'ailleurs). S'éloigner un tant soit peu de sa doctrine, de quelque façon que ce fût, conduisait au bûcher. 

Le personnage central de ce Quattrocento a bel et bien existé. Premier secrétaire du pape, Poggio Bracciolini dit le Pogge est un homme infiniment intelligent et cultivé, latiniste ô combien émérite, bibliophile exigeant, chrétien peu convaincu mais prudent, aimant les femmes...et les enfants (bien obligé, il en eut 19...), amoureux obsédé de la beauté extraordinairement pure du latin des grands auteurs du 'siècle' d'Auguste parmi lesquels Cicéron, Virgile, Tacite, Pline. Ainsi que le grand Jules César, bien sûr, écrivain au style éblouissant qu'il est de tradition, tout comme Cicéron, d'intégrer dans ce 'siècle' exceptionnellement fécond.

Chasseur infatigable, opiniâtre - et parfois désespéré - de manuscrits antiques perdus, rarissimes, délabrés ou oubliés, la découverte qu'il va faire en 1417, celle d'un très vieux manuscrit au fin fond d'un monastère inaccessible, va " dévier le monde de sa course pour prendre une nouvelle direction ". Pas moins !

Car il a redécouvert les sept mille quatre cents hexamètres non rimés du plus merveilleux poème de l'Antiquité, le
" De natura rerum "
de Titus Lucretius Carus, autrement dit Lucrèce (1er siècle avant notre ère, contemporain entre autres de Jules César, Cicéron, Octave ou Octavien devenu plus tard l'empereur Auguste).

En latiniste exceptionnel, le Pogge a immédiatement évalué la qualité remarquable de cette œuvre. Mais c'est surtout la beauté lyrique d'une langue souvent difficile portée à un niveau jamais atteint, la syntaxe et les arcanes linguistiques complexes de l'œuvre qui l'ont séduit." Sans doute ne comprit-il pas alors que cette œuvre menaçait tout son univers mental." Et sa vie tout court. Il est pourtant mort dans son lit à un âge avancé pour l'époque et couvert d'honneurs, ne s'étant jamais personnellement impliqué dans la propagation de cette philosophie explosive. Hormis le fait de l'avoir redécouverte et libérée de l'humidité et des moisissures. Et du lépisme argenté bafreur papivore, le fameux " poisson argenté " plus meurtrier qu'une armée, cauchemar des bibliophiles, digne rival des incendies si fréquents depuis l'Antiquité jusqu'à la lisière de notre siècle.
 
Une philosophie ' dangereusissime ' donc, renversant les idoles du dogme chrétien car tout, selon Lucrèce, admirateur fervent d'Épicure qu'il porte au pinacle, tout, absolument tout (univers, corps) est fait d'atomes en mouvement, qui s'entrechoquent au hasard, se séparent et se rencontrent à nouveau.Telle fut l'intuition géniale de l'immense philosophe latin, une célébration de la danse de la matière et un bréviaire d'athéisme qui sentait son fagot...(Entre autres : l'univers n'a pas de créateur ni de concepteur. L'univers n'a pas été créé pour les humains ni autour d'eux. L'âme meurt avec le corps...) Bref, une véritable bombe qui allait bouleverser le Moyen Âge finissant. Et engager le monde dans la modernité.


Si, en son temps, le Pogge n'a jamais vraiment pris la mesure de la puissance des forces qu'il libérait, il a pourtant fait sortir de sa lampe le génie précurseur de la science moderne.
Précision : Le manuscrit découvert par le Pogge datait du IXe siècle, probable copie unique du manuscrit original. C'était chose courante à l'époque. Et le moine du IXe siècle qui l'a recopié (à partir de l'original délabré? Ou d'une copie antérieure ?) n'avait aucun moyen intellectuel à cette époque de comprendre la teneur subversive de ce qu'il prenait peut-être au pire pour un abominable pensum qui lui ruinait les yeux, au mieux pour un joli poème.
Eût-il compris ce qu'il recopiait, qu'en serait-il advenu...? Cela donne des frissons rétrospectifs...



« Modifié: 27 mars 2017 à 20:01:29 par Reykjavik »
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