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Auteur Sujet: Howard Philip Lovecraft  (Lu 1553 fois)

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Prime

  • Invité
Howard Philip Lovecraft
« le: 24 janvier 2013 à 12:00:51 »

En réaction aux idées reçues sur Lovecraft, voici un petit article de fond. Bonne lecture !


Le pulp (abréviation de pulp magazine) apparaît au début des années 20 sous la forme de publications bon marché et très populaires aux Etats-Unis. Les récits traitaient principalement de fiction, bien que les thèmes abordés étaient très divers, allant de la romance au récit fantastique, en passant par les histoires de détective, et beaucoup de classiques de la science-fiction ont tout d'abord été publiés sous la forme de séries, notamment dans les magazines Weird Tales, Amazing Stories ou Astounding Stories, dont le format n'était pas si éloigné que ça du fanzine. Les pulps ont compté dans leurs pages beaucoup d'auteurs passés depuis à la postérité, comme Poul Anderson, Isaac Asimov, Ray Bradbury, Edgar Rice Burroughs, Arthur C. Clarke, Philip K. Dick, Robert A. Heinlein, Frank Herbert, Robert E. Howard, Robert Silverberg, Clark Ashton Smith, E. van Vogt et bien d'autres. Certains des personnages révélés par ces magazines ont acquis une notoriété internationale (Tarzan, Conan le barbare, Doc Savage, Zorro, etc).

Le héros pulp souffre véritablement de vivre avec ses semblables (en tout cas d'être confronté avec le genre humain). Le monde est souvent apparenté à une prison dont il ne peut s’échapper : on rejoint ici la vision de Lovecraft, opposée par exemple à celle de son ami Robert E. Howard dont les héros affirment haut et fort leur liberté autant morale que physique, alors que les normes sociales du monde réel oppressent pourtant autant les deux auteurs. Le monde ordinaire n’intéresse définitivement pas le héros pulp. Il n’y a de toute façon pas sa place. Ainsi se dirige t-il naturellement vers un ailleurs, que ce soit un autre monde, une autre dimension, une autre civilisation, d'autres temps, l’essentiel étant que ces lieux soient exotiques et lointains, bien que la particularité du Pulp soit de transformer un élément de notre univers connu en élément fantastique : la jungle où évolue Tarzan devient un lieu situé en dehors de l'espace et du temps, impossible à localiser sur une carte, cachée, mystérieuse et interdite, irrémédiablement hors d'attente pour le commun des mortels. Il en est de même pour la nuit, élément important et même essentiel du récit pour Batman. Dans les deux cas, une seule créature (qui n'est plus tout à fait humaine) règne en maître sur son domaine : ceux qui osent s'y aventurer le font au péril de leur vie.

Le lecteur possède lui-seul ce fabuleux privilège de parcourir sans danger ces régions hostiles et reculées, que ce soit dans l'espace, le temps ou les profondeurs du psychisme humain. Et plus elles sont éloignées de nous et mystérieuses, plus elles sont inaccessibles et mieux le héros y trouve sa place, plus il trouve sa raison d'être, plus il remuera ciel et terre pour les atteindre et les faire siennes, le plus souvent à la force du poignet. Cette intensité dramatique exerce sur le lecteur une attraction d'autant plus forte.

Le passage d'un monde à l'autre produit une altération du héros : il y a métamorphose. Il n'est pas de notre monde et le signifie (son costume symbolise cela). Il peut se différencier de plusieurs façons : force physique décuplée, intelligence supérieure, origine extraterrestre, magique, etc. Le sur-homme est d’une façon contemporaine un sous-homme : il ne prend sa forme définitive (après transformation) qu’en quittant son quotidien (ses adversaires sont évidemment comme lui, hors-normes). Ainsi le personnage de Clark Kent paraît inférieur à ses semblables : il est timide, lâche, peu affirmé socialement et sexuellement, ses amis se comptent sur la moitié des doigts d’une main, il ne pratique aucune activité physique, ne sort pas, ne boit pas, ne fume pas… Kal-El est obligé de se grimer en « être inférieur ». Il est d'ailleurs intéressant de remarquer que le processus ne fonctionne généralement pas dans l'autre sens et que l'irruption du surnaturel ou du fantastique dans son quotidien ne transforme pas le héros, en tout cas pas de façon symbolique. Au contraire : dans ces cas là, la simple humanité du personnage est mise en avant, ainsi que ses faiblesses. Le héros est alors confronté à une menace contre laquelle il ne peut rien. Il n'est qu'une proie. Le nouvel Age d'Or du roman d'aventure, s'il doit venir, ne sera plus la confrontation du personnage avec le fantastique mais présentera plutôt un héros acceptant l'élément altérateur. Un genre nouveau de littérature ?

Après les années 50, le héros s’adapte au monde moderne. Il ne quitte pas le quotidien, bien au contraire il essaie par tous les moyens de s’y conformer, de s’y accrocher, et ses affres constituent alors prétextes à d’autres combats qui sont autant d’aventures, elles, tout à fait « ordinaires » (vie sentimentale, sociale et professionnelle). Cette lutte perpétuelle pour faire partie du Monde des Hommes est alimentée par l’irruption d’une pléthore de Vilains dans la vie du Héros. Ainsi voit-on surgir quasi-systématiquement à chaque épisode un nouvel ennemi. Ce processus engendre une galerie de Méchants qui finit inexorablement par devenir haute en couleurs tandis qu’auparavant un Méchant Principal pourrissait à lui tout seul l’existence de notre aventurier. Reflet d’une époque, le Héros des Sixties est conformiste et n’agit plus : s’il quitte son fauteuil, c’est pour réagir face à quelque chose de trop différent pour être accepté. Les dialogues reflètent la mentalité de l’époque et signifient l’incompréhension entre le héros et son adversaire archétypal : l’homme de couleur, le laid, l’incompris, le trop intelligent, celui relié directement avec les dieux, etc. mais finalement, tous sont inadaptés et tous ont choisi de lutter contre le système. Le héros, quand à lui, porte sur les épaules les pires notions que la morale américaine puisse engendrer et livre bataille pour préserver l’ordre établi (particulièrement chez Marvel). La recette fonctionne à merveille et assure le succès de la série, ainsi que le formatage des esprits. Au fil des pages, les Titans ont déposé leurs armes : aujourd'hui impuissants et résignés, tandis que des hommes et des femmes ordinaires eux continuent de se battre au quotidien pour un monde meilleur. Le paradoxe est de taille !

Les aventures extraordinaires parues dans les pulps mettent donc en scène des mondes fantastiques, d’autres formes de société, qui conviennent au héros. Ces ailleurs sont à la base inaccessibles et le héros passe son temps à courir après un Vilain bien plus séduisant et intéressant, finalement, que le monde qui l’entoure. Le véritable enjeu de ces aventures n’est-il pas de fuir, tout simplement, des modes de vie inacceptables ? Sauver les princesses est devenu un passe-temps finalement dénué d'intérêt. A l'image de leurs créateurs, les héros d'aventure s'ennuient : ils ont abandonné la sauvagerie cimmérienne et n'ont désormais plus envie de fouler les hautes herbes de Mars. Comme elle, jadis, ils étaient debout et fiers.

Howard Philip Lovecraft est ordinairement associé à la littérature dite d’horreur, or cela est particulièrement réducteur. On comprend que le lecteur puisse s'arrêter à une vision figée de l'auteur alors que ses récits et surtout leur thématique, leur sens, sont eux bel et bien vivants. Par respect pour l'écrivain, le moins que l'on puisse faire est de présenter ici une vision plus large et plus juste afin de lui rendre son véritable potentiel, et tout son sens. Car contrairement aux idées reçues et aux clichés généralement répandus sur lui et sur sa vie, Lovecraft a exprimé à travers son œuvre une vitalité véritablement puissante et créatrice, ne serait-ce déjà que par l'impressionnant panthéon lié au "Mythe" (bien qu'encore une fois au détriment des idées reçues, Lovecraft n'ait jamais revendiqué ces idées de "mythe" et de "panthéon", apparus bien plus tard après sa mort). Dans les récits de Lovecraft, l'Horreur est largement supérieure à l'être humain, infime et pathétique créature perdue au sein une réalité qui lui échappe. Pourtant, elle n'est pas la seule force à se manifester ainsi bien au-delà de notre condition. L'Homme peut se sentir petit en regardant les étoiles et tout de même les trouver belles… Les profondeurs du subconscient, la noirceur de l'âme, le mystère de la magie, la poésie, la beauté (même si elles sont vaines) sont largement évoqués dans les œuvres de Lovecraft, notamment par l'intermédiaire du voyage onirique. L'horreur n'est pas un but en soi : le but, c'est la position de l'homme face au Néant, face au non-sens de l'existence. Les années 30 ont cette particularité d'avoir produit de nombreux écrivains traitant du sujet, de manières souvent radicalement différentes : Conan, par exemple, combat pour défendre sa réalité et il le fait à la hache ! Loin de se poser des questions, il pourfend, étripe, extermine, tranche piétine et disloque les créatures non-naturelles qu’il rencontre (différentes) en refusant les conventions, les modes de pensée unique, les apparences même (les créatures sont la plupart du temps hideuses, ou informes dans le meilleur des cas). Là où Lovecraft a renoncé à livrer bataille face à l’incompréhension, la bêtise du genre humain et le non-sens de l’existence, Robert E. Howard tranche véritablement dans le vif du sujet par l’intermédiaire du bras armé de ses personnages. Conan est l’un d’entre eux. Mais Conan n’est pas dupe : il sait que ses combats ne font que remplir le vide d’une existence dénuée de toute signification et que les démons, les sorciers et autres créatures innommables qu’il affronte sont eux-seuls capables de lui éviter une vie fade et insipide, qui lui serait insupportable. Howard se suicide à l’âge de 30 ans, ce n’est pas tout à fait anodin. Les Monty Python, à leur manière, évoquent tout autant l'absurdité de la condition humaine, et donc de ce qui s'y trouve caché : l'Indicible. Car c'est bien de cela dont il s'agit : considérer Cthulhu comme une simple créature hideuse et tentaculaire dormant au fond de l'océan fait image d'Epinal et prête à sourire. Ce que le lecteur ne voit pas, ce qu'il ne comprend pas, ces Choses qui lui seront impossible de nommer et qui nous dépassent tous, l'Horreur du vide insondable au cœur duquel nous sommes plongés dès la naissance et que nous refusons absolument de voir, de considérer, voilà ce que Cthulhu ne manque pas de nous rappeler.


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Capitaine Renard

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Re : Howard Philip Lovecraft
« Réponse #1 le: 24 février 2016 à 03:05:11 »


« Cthulhu is Dreaming »


   Effectivement, associer Lovecraft à l'Horreur est un peu réducteur.

Au sens moderne de l'Horreur en tout cas, les bains d'hémoglobine sont absents et les victimes ne sont pas des bimbos aux gros seins. Lovecraft à surtout écrit entre 1915-1936. Je pense que c'est un héritier du Romantisme et de l'Orientalisme.

En réalité il serait plus juste de parler d'Epouvante.

Une épouvante qui verse dans la folie face à la taille et l'inexplicable de l'univers.  On pourrait penser à un point de vue pessimiste. Cependant là encore il s'agit d'un tour de passe-passe !
Un cran à nouveau en retrait du procédé d'Epouvante on trouve … la curiosité ! Et l'émerveillement face à l'univers. Et c'est bien ces sentiments propres à l'adolescence en particulier qui attiraient les jeunes fans (ou les moins jeunes) de la revue Weird Tales – « Les Contes de l'Etrange » – dans les librairies.

 L'émerveillement et le bizarre. Terra Icognita.

On remarque d'ailleurs que si l'ancrage de certaines aventures dans le réel accentue le sentiment d'écrasement de la petitesse de l'être face à l'immensité spatiale monolithique, l'onirisme est malgré tout omniprésent dans les aventures du mythe de Cthulhu et le cauchemar côtoie toujours l'épique et le merveilleux - même s'ils ne sont pas humains.

En ce qui concerne la structure du récit Lovecraftien, on observe deux particularités :

Tout d'abord le narrateur, celui qui décrit l'aventure fantastique, n'est pas le héros. De fait le narrateur est un simple mortel dépassé par les forces cosmiques qu'il rencontre.
Le vrai héros du récit Lovecraftien c'est le monstre.
Chaque récit présente en effet une monstruosité de façon très complète, à la façon d'un reportage animalier sauce occulte, s'insérant dans un contexte cosmique que l'on retrouve de loin en loin en toile de fond.

Ensuite le flirt romantique est absent. Dans le récit Lovecraftien il n'y a pas de femmes - ou peu s'en faut.
Si le synopsis évite cet artifice c'est pour l'excellente raison de concentrer l'attention sur l'étrange ou plus précisément  sur le sentiment d'étrangeté. Ici, on ne pense qu'à cela.
La véritable romance c'est celle qui rejoint le courant du romantisme noir. Nous sommes fascinés et attirés par l'étrange au point d'y laisser notre raison. La romance c'est celle de jeter un œil dans les grimoires impies et de franchir les limites de l'interdit. La raison s'écroule et l'émerveillement fait place.

Le récit est présenté sous forme de journal d'enquête criminelle pour renforcer le réalisme et l'immersion.


Lovecraft avait très bien compris cela et on retrouve dans ses correspondances des conseils littéraires à ses amis allant dans ce sens.

Il est intéressant de noter qu'il entretenait cette image d'écrivain sombre et un peu illuminé. Après tout les récits sortis dans la revue Weird Tales étaient son gagne pain. Que la réputation d'un écrivain à moitié fou qui croyait à l'existence de forces cosmiques occultes ait fait une part de son succès est indéniable. C'est encore le cas aujourd'hui. Lovecraft aimait la vie comme tout le monde. Il aimait rire et voyager. Il avait juste une nette tendance à la solitude et à la tranquillité.

Les films utilisant directement le mythe de Cthulhu sont, il faut bien le dire, des navets. Les films les plus proches de l'œuvre de Lovecraft sont à mon avis, Alien (Ridley Scott 1979), The Thing (John Carpenter. 1982) et Angel Heart (Alan Parker 1987).

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[Lovecraft François Bon, Sur les pas de Lovecraft (France Culture)]

(et également « Lovecraft » avec Nicolas Baltique et Jean Paul Bourre sur rim951.fr )

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[Howard Philips Lovecraft / L'Ombre sur Innsmouth - (The Shadow over Innsmouth, 1931)] (En livre parût en français sous le titre « Le Cauchemar d'Insmouth ») // Synopsis : Un homme se retrouve coincé dans un village de pêcheurs à l'allure étrange ... (commentaires pour qui veut)

Ps1 : (j'ai testé - froid dehors + couvertures - bien au chaud avec un fond de vieux rhum ^-^)
Ps2 :  (La peinture « Cthulhu is Dreaming » en haut du post fait un excellent fond de bureau ...  ;) Si vous éclaircissez l'image vous aurez plus de détails)
« Modifié: 24 février 2016 à 03:46:21 par Capitaine Renard »
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